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[actus_l] Pourquoi nous refusons le marquage électronique des brebis: msg#00021

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Subject: [actus_l] Pourquoi nous refusons le marquage électronique des brebis

http://pmo.erreur404.org/spip.php?article129

Pourquoi nous refusons le marquage électronique des brebis

et nous nous débattons dans le monde qui le produit

par Des bergères et bergers opposés à la mécanisation de la vie

Au 1er janvier 2008, l’ensemble du cheptel ovin et caprin de la
communauté Européenne doit être identifié avec des puces électroniques
pour répondre aux exigences industrielles de « sécurité alimentaire »
(règlement CE n°21/2004 du conseil du 17/12/2003). Ces mouchards
arrivent à une époque où la machine industrielle s’emballe au rythme des
crises sanitaires (grippe aviaire, vache folle, fièvre aphteuse…). Le
dernier moyen de maintenir l’illusion d’une maîtrise est de considérer
les éleveurs comme des risques industriels potentiels. Il faut donc
assurer leur flicage.

Dans la marche du progrès, refuser le puçage électronique des brebis
peut paraître anodin. Pourtant, cette nouvelle mesure de traçabilité,
nous la prenons en pleine figure car nous savons qu’elle nous pousse un
peu plus loin dans un monde où l’on commence à se sentir de trop.

L’élevage n’est pas seulement une industrie produisant du lait ou de la
viande. La domestication n’est pas seulement la soumission d’un animal,
c’est aussi un long compagnonnage commencé à la révolution du
néolithique. Ces interdépendances influencent depuis 10 000 ans nos
relations aux animaux, aux humains et au monde. Cette longue compagnie a
participé à construire nos imaginaires, nos mythes, notre culture. Avec
le puçage électronique, toute cette partie de l’histoire de notre
humanité est anéantie, détruite, niée.

Comme la plupart des professions, une part de plus en plus importante de
nos activités est régie par un ailleurs : normes industrielles,
obligation de s’expliquer, permanence de la suspicion à notre égard.
Cela suffit ! Pour nous, il ne s’agit pas de se justifier. Nous ne
voulons plus cogérer les modalités de notre soumission. Nous ne voulons
plus nous « adapter ». Nous ne pouvons regarder nos brebis se
transformer en machine, en émetteur-récepteur sans rien dire. Dans un
monde où l’humiliation est devenue tellement familière que l’on ne la
reconnaît plus, où le contrôle ne choque plus personne et peut même être
citoyen ou participatif, nous avons fait comme tout le monde. Nous avons
fait profil bas, nous avons ménagé les administrations et entretenu
notre asservissement au système des primes agricoles en traînant les
pieds face aux « nouveautés ».

Aujourd’hui refuser le puçage électronique, c’est voir son troupeau
euthanasié. Malgré tout, si nous prenons publiquement la parole, c’est
que nous ne voulons pas plonger dans l’aigreur et le désespoir que
génère la résignation ( /« de toute façon ça se fera », « les gens ne
comprennent rien », « le monde est devenu fou », « on n’arrête pas le
progrès »/).

La révolution industrielle a réalisé la volonté de tout transformer en
machine. Après les outils, il est question aujourd’hui des animaux
domestiques avec le marquage électronique. Vient le tour du cheptel
humain. Déjà, il est question de bornes biométriques dans les cantines,
de fichier ADN, de cartes d’identités biométriques,… Ce puissant
processus de mécanisation du monde vivant est en train de détruire tout
ce qui fait que l’humain n’est pas seulement une construction biologique
usinable à merci.

Nous avons encore quelques espoirs mais ils peuvent disparaître si l’on
continue à se taire, à baisser la tête, à laisser échapper ce que l’on a
dans les mains. Ici, il s’agit pour nous de conserver quelques chances
d’élever des bêtes à peu près dignement, de ne pas collaborer par notre
silence à l’automatisation et à la déshumanisation de l’élevage, à la
transformation définitive des bêtes en marchandise et à notre
enfermement dans un monde invivable pour les brebis et pour nous tous.

*Nous, bergers des plaines, des causses et des montagnes, réunis pour
notre sauvegarde, appelons toutes et tous à refuser les entraves
électroniques. Nos troupeaux ne sont pas des machines et nous n’habitons
pas dans des usines. Nous vous invitons à reproduire ce texte, et à en
parler autour de vous.*

*Des bergères et bergers opposés à la mécanisation de la vie *

Août 2007

Pour poursuivre, contact :

Groupe nord ouest : bergerouest-n+LsquliYkMdnm+yROfE0A@xxxxxxxxxxxxxxxx

Groupe sud-ouest : Bergères et bergers languedociens rue du Port 81500
Lavaur

Groupe sud–est : Léon Nampepusse ancienne école 84400 Sivergues


Version prête à circuler
52.6 ko <http://pmo.erreur404.org/IMG/pdf/Bergers_contre_pucage.pdf>
Version prête à circuler
146.4 ko
<http://pmo.erreur404.org/IMG/pdf/Reglement_europeen_pucage_animaux.pdf>



+ http://www.loup-ours-berger.org/2007/01/moutons_hommes.html


17 janvier 2007


Opinion : Nicolas Bonanni - Contre l’identification électronique
des animaux et des humains. Une histoire de traçabilité ovine,
mais pas seulement

*Texte envoyé à la buvette par Nicolas Bonanni*

*Des moutons et des hommes*

*Cet été, j’étais berger*. A deux, nous gardions un troupeau de 1700
brebis dans les Alpes de Haute-Provence. Cinq éleveurs et éleveuses
rassemblés en groupement, qui envoient leurs bêtes à 2000 mètres
d’altitude de fin juin à mi-octobre. Au final, les brebis ne dorment en
bergerie que de janvier à mai.

*Les brebis nées avant 2006* portent à l’oreille une boucle en plastique
qui indique le numéro de l’exploitation où elles sont nées et leur
numéro personnel. Idem pour celles nées en 2006, sauf qu’elles portent
deux boucles, une à chaque oreille, et que la numérotation a changé (1).
Je savais déjà qu’un jour il ne s’agirait plus d’un simple «bouclage»,
mais d’un dispositif électronique, peut-être implanté sous la peau.
Beaucoup d’éleveurs attendent cette réforme avec impatience, vu le côté
contraignant et inesthétique des boucles aux oreilles (les trous aux
oreilles s’infectent fréquemment, la numérotation des boucles a
récemment changé et beaucoup d’éleveurs ne comprennent pas pourquoi on
les embête avec ces satanées boucles). Il paraît que les puces
électroniques vont permettre d’en finir avec ces boucles. Peut-être. En
tous cas, cette réforme sera mise en place dans un an seulement, en
janvier 2008.

*Un sujet monopolise toutes les discussions de bergers*, toutes les
conversations dans les foires et les tee-shirts édités par les chambres
d’agriculture. Ce sujet c’est le loup. Pourtant je crois que ces puces
devraient bien plus inquiéter les éleveurs. Parce que «mille milliards
de mouchards» (2) sont peut-être beaucoup plus dangereux que quelques
gros prédateurs.

*Je ne suis pas éleveur*, juste un berger occasionnel. Peut-être que ça
ne me concerne pas directement. N’empêche, ça me tracasse. Je voulais
vous expliquer pourquoi, alors j’ai pris le temps d’écrire ce texte. Ne
vous attendez pas à un catalogue de toutes les raisons de refuser ces
puces : j’ai simplement mis des mots sur mon refus.

*L’identification électronique des animaux* (domestiques ou d’élevage)
consiste à associer à chaque animal une puce électronique miniature. Il
s’agit d’une puce électronique un peu particulière, appelée
«transpondeur RFID» (pour Radio Frequency Identification Device, du nom
de la technologie utilisée). A la différence d’une puce de carte
bancaire ou de téléphone, pas besoin de coller le lecteur contre elle
pour lire les données : une puce RFID est lisible «à distance», de
quelques centimètres à plusieurs centaines de mètres. Souvent comparée à
un code-barre amélioré, «il s’agit en fait d’un minuscule ordinateur
communicant, d’une puissance équivalente à celle des PC produits en
1985» corrige Le Monde (3).

*L’identification des carnivores domestiques* (chiens, chats et furets)
est obligatoire sous peine d’euthanasie (4). En juillet 2001, deux
arrêtés ont fixé les moyens d’identification : l’un pour le tatouage
classique, l’autre pour la puce électronique (implantée sous la peau).
Pour les animaux domestiques le puçage est donc possible, mais non
obligatoire. On constate cependant que l’identification électronique
prend le pas sur le tatouage : en France 1,5 millions d’animaux
domestiques sont pucés électroniquement. Cela représente un animal sur
deux. De plus, le nombre de puçages augmente chaque année (200 000 en
2002, 500 000 en 2005). C’est le syndicat des vétérinaires qui gère le
fichier.

*Mais alors, pour les animaux d’élevage ?* Avec l’augmentation de la
taille des troupeaux et les scandales alimentaires récents (vache folle,
grippe aviaire,…) la «traçabilité», s’impose comme incontournable (5).
La loi imposera bientôt aux éleveurs de pucer leurs bêtes, sous peine
d’interdiction de vente, comme aujourd’hui pour les boucles. Ainsi en
janvier 2008 pour les ovins et les chevaux (6). Les modalités de cette
identification électronique ne sont pas encore fixées. «/Différents
supports de ces transpondeurs ont été développés pour s’adapter aux
diverses caractéristiques des animaux et des produits consommés. La
solution la plus simple en élevage consiste à intégrer un transpondeur
aux marques en matières plastiques traditionnelles placées à l’oreille
des animaux et lisibles par l’éleveur. Le second système, davantage
utilisé pour les animaux de compagnie, consiste à injecter, sous la peau
de l’animal, le transpondeur intégré dans une enveloppe en verre ou en
matière plastique inerte. Un troisième système, spécifique aux
ruminants, est désigné sous le terme «bolus». Le bolus est un cylindre
en céramique (haute densité) de masse et de taille variables selon les
espèces qui est placé par intubation dans les pré-estomacs du ruminant
où ils y restent séquestrés. Enfin un quatrième système, utilisé chez
les porcins, consiste à injecter un transpondeur dans la cavité
péritonéale. A terme, tous les animaux d’élevage de la Communauté
Européenne devront être identifiés par un des quatre types de support/» (7).

*La technologie semble efficace*, quoique le professeur Gilbert Mouthon
(Ecole vétérinaire de Maison-Alfort) prétende que les puces soient
facilement sabotables (8). De nombreux pays européens l’ont déjà rendue
obligatoire pour les animaux domestiques.

*Actuellement*, chiens, chats et furets se font implanter la puce à la
base gauche du cou. Par contre, les tests «grandeur nature» menés sur le
cheptel ovin français consistent à poser des boucles électroniques aux
oreilles des animaux (9), c’est-à-dire des boucles comme celles
d’aujourd’hui, qui conserveraient le même numéro, avec une puce RFID à
l’intérieur contenant elle aussi ce numéro. Quoi qu’il en soit, les
éleveurs hériteront de lecteurs, fixes ou portables, qui leur
permettront «d’identifier» chaque animal.

*Je me rappelle de Blanquette, la seule chèvre avec notre troupeau de
1700 brebis*. Elle avait sa petite boucle n°4013 à l’oreille. Pour ce
grand troupeau, les boucles ne me choquaient pas (pas facile de
distinguer la 3065 et la 3075 sans regarder leur boucle), mais pour
Blanquette le ridicule et l’absurdité de cette «traçabilité»
industrielle et bureaucratique sautaient aux yeux : on la connaît par
son nom, c’est notre copine (elle nous réveille quand on fait la sieste
et que les brebis se barrent en douce), elle est la seule chèvre à des
kilomètres à la ronde… Pourquoi lui avoir foutu une boucle comme ça à
l’oreille ? Ridicule, absurde... mais aussi inquiétant, quand on sait
que la manière dont les humains traitent leurs animaux préfigure souvent
la manière dont ils vont se traiter entre eux.

*Pour me faire comprendre*, je vais vous faire quitter le monde de
l’élevage un instant. En Grande-Bretagne, le Ministère de l’Intérieur a
annoncé en juillet son intention de pucer certains criminels sexuels
pour suivre leurs déplacements par satellite. Réservées aux volontaires,
les puces utilisées seront également capables de suivre le taux de
pression sanguine et le rythme cardiaque des individus. On a fait appel
à une entreprise qui produit déjà des dispositifs de suivi de voitures

par GPS. Arguments des promoteurs du projet : «/Si nous sommes préparés
à suivre les voitures, pourquoi ne suivrions nous pas les individus/ ?»
(10), mais surtout «/des puces de repérage similaires sont déjà
utilisées de manière intensive sur les animaux et le bétail/» (11).

*Pour moi, le cœur du problème est là*. On commence par nous encourager
à pucer les animaux. Aucun inconvénient, que des avantages. Puis on nous
propose de pucer les humains. Pas seulement les pédophiles, l’entreprise
américaine Applied Digital Solutions s’étant fait une spécialité du
puçage des humains avec sa puce sous-cutanée VeriChip. «/Début 2006,
plus de 2000 personnes avaient un VeriChip dans le bras/» (12). Clients
de boîtes de nuit à Barcelone et Amsterdam, policiers à Mexico,
personnes hospitalisées aux Etats-Unis et à Rome… la liste est longue.
Aux Etats-Unis, Mickey Sklar, 28 ans, qui habite Brooklyn, a choisi de
vivre avec un chip RFID dans la main gauche. «/C’est un modèle bas de
gamme, un peu gros, fabriqué en série pour le bétail. Je l’ai payé 2
dollars, et les lecteurs 40 dollars pièce. (…) J’ai connecté un lecteur
RFID à mon Macintosh. Il se met en marche dès que j’approche la main du
clavier. J’ai aussi fabriqué un petit écran sans fil : quand je passe la
main devant, il me reconnaît et affiche mes e-mails ou mes sites
favoris/» (13). Un modèle «/fabriqué en série pour le bétail/ ?» Oui :
même pour son fameux VeriChip, Applied Digital Solutions «/a simplement
amélioré un système couramment utilisé aux Etats-Unis pour marquer le
bétail et les animaux de compagnie/» (14). Simplement.

*Un jour il s’agit d’un puçage volontaire* pour le dossier médical dans
certains hôpitaux, un autre jour d’un puçage obligatoire mais restreint
à certaines catégories (criminels, sans-papiers,…) puis sans doute, au
final, d’une pratique généralisée à chacun et chacune d’entre nous.
«/Imperceptiblement, notre société se transforme et elle va se réveiller
engluée dans un réseau de fichiers et de contrôles, et au final, on aura
laissé amputer notre vie privée et notre identité/» (15). Celui qui
tient ces propos n’a rien d’un contestataire. Il s’agit d’Alex Türk,
sénateur non-inscrit de la majorité, également président de la
Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL), l’institution
chargée d’officialiser chaque nouveau réseau, chaque nouveau fichier,
chaque nouveau contrôle et de tirer de temps en temps la sonnette
d’alarme. A aucun moment nous n’aurons été consultés, et nulle part ni
vous ni moi n’aurons trouvé le courage ou l’énergie de nous insoumettre
à ce totalitarisme rampant, fait de petites choses qui s’additionnent et
se multiplient «simplement» les unes les autres…

*J’exagère ? Vous trouvez ça absurde ?* Vous êtes convaincus que jamais
nous n’en viendrons à pucer l’ensemble de la population ? Vous pensez
que ce n’est pas parce qu’on puce les animaux, quelques criminels
dangereux, et que quelques férus de technologie choisissent de se faire
implanter des mouchards sous la peau que ce modèle se généralisera à
toute la population ? Vous pensez que la CNIL, les comités d’éthique et
les consultations citoyennes nous protégeront des éventuelles «dérives»?
Je voudrais bien croire ça. Mais j’ai fait quelques recherches, et des
exemples historiques m’ont rendu sceptique.

*Exemple 1 : comment la carte d’identité s’est généralisée*

Les papiers d’identité sont une invention récente, concomitante du
développement des grandes villes et des moyens de déplacements. Au XIXè
siècle, la pièce d’identité unique n’existait pas. Il était courant de
voir des gens, pour justifier leur identité, produire passeport
intérieur, livret ouvrier, livret militaire, livret de famille, permis
de chasse, acte de naissance, certificat d’identité, certificat de bonne
vie et mœurs, certificat de domicile, puis carte d’usager de chemin de
fer, carte d’association d’étudiants...

En 1880, Alphonse Bertillon du service de l’Identité Judiciaire, invente
l’anthropométrie, technique qui mesure les particularités
dimensionnelles des personnes. Il ajoutera les empreintes digitales à
ses fiches anthropométriques en 1890. Dans le même temps, en 1888,
obligation est faite aux étrangers de se déclarer en mairie. Quelques
années plus tard, le carnet anthropométrique est imposé aux nomades
(1912) puis aux étrangers (1917). De la même manière, le bertillonage
qui concernait initialement les délinquants récidivistes, s’étend à tous
les délinquants puis à tous les prévenus du dépôt. Bertillon, qui est à
l’époque un scientifique aussi honoré que Pasteur, suggère de .cher
«tous les adultes sans exception».

L’idée d’une «carte d’identité» qui permettrait de distinguer les
vagabonds des honnêtes gens se dessine ainsi tout au long de la
Troisième République. Elle est partiellement appliquée par le préfet de
police de Paris en septembre 1921.

C’est le 18 Août 1940 que l’idée d’une Carte d’Identité de Français va
vraiment prendre forme sur tout le territoire. Ce jour-là, les autorités
allemandes imposent une carte d’identité préfectorale à tous les
français de la zone occupée. En zone française, le régime de Vichy va
lui aussi rendre la carte d’identité obligatoire, mais il peinera à
l’imposer. Sous la pression des autorités allemandes, qui voient d’un
œil intéressé l’instauration de cette carte, elle est imposée en
priorité dans les zones où peuvent se trouver juifs et hommes mobilisables.

Aujourd’hui la carte d’identité est pleinement rentrée dans les mœurs en
France, et on oublie souvent qu’elle n’est toujours pas obligatoire, les
citoyens étant simplement tenus de pouvoir «justifier leur identité».
Ces habitudes sont très récentes : le XIXè siècle voyait parfois
d’honnêtes ouvriers affronter les gendarmes qui osaient leur demander
leurs papiers. Au Royaume-Uni (où la carte d’identité n’existe pas
encore) le /National Council for Civil Liberties/ a dénoncé en 1995 le
projet de carte nationale d’identité britannique comme «une intolérable
atteinte à la liberté individuelle des Anglais et comme un encouragement
au développement des pires instincts autoritaires de l’Etat». Même
l’association des /Chiefs Police Officers/ s’est montrée défavorable au
projet (16). Mais les parlementaires britanniques ont tranché durant
l’été 2005 : en 2007 ou 2008 leurs concitoyens auront bien une carte
d’identité électronique, biométrique et obligatoire.

En un siècle, cette idée absurde, cette «intolérable atteinte à la
liberté individuelle», cet «encouragement au développement des pires
instincts autoritaires de l’Etat» est devenue une évidence.

*Exemple 2 : comment le Fichier National Automatisé des Empreintes
Génétiques s’étend.*

A sa création, ce fichier génétique de la police concernait
exclusivement les délinquants sexuels. C’est d’ailleurs bien le
caractère révoltant des agressions sexuelles qui, seul, pouvait être
utilisé comme cheval de Troie pour mettre en place ce nouveau type de
fichage de la population. Comme chaque fois, il ne s’agissait que d’une
exception : seules 1300 personnes étaient fichées, déjà condamnées pour
crimes sexuels. Mais l’usage s’est vite élargi. Premier temps : le vote
de la LSQ, en 2001 (Daniel Vaillant, PS). Le champ d’application s’est
étendu aux terroristes, meurtriers et auteurs de braquages et vols avec
violence (23 000 personnes). Deuxième temps : la LSI (votée en mars
2003, appliquée par les décrets de mai 2004). Le fichage a alors passé
un cap : «/Avant [cette date], seul le profil des personnes
définitivement condamnées étaient conservé. Ceux des suspects étaient
comparés avec ceux des échantillons non identifiés prélevés sur la scène
d’infraction et ceux des individus déjà dans le FNAEG. Depuis, ils sont
tous insérés dans la base et conservés de vingt-cinq à quarante ans. De
plus, les crimes et délits sont presque tous intégrés/.» (17).

Ainsi, on peut aujourd’hui se faire prélever son ADN lors d’une garde à
vue, pour un vol en supermarché ou même pour de simples soupçons. Des
personnes se retrouvent ainsi fichées sans avoir commis de délit. Au 31
octobre 2006, le FNAEG comptait près de 350 000 profils (18). Objectif
affiché par le gouvernement lors du vote de la LSI : en obtenir 700 000,
y compris ceux des mineurs de 13 à 18 ans. «/Il faudra recruter du
personnel/» avait-on alors judicieusement fait remarquer à l’Assemblée
Nationale. Certes.

Mais pourquoi s’arrêter à 700 000 personnes alors qu’on est si bien
lancé et que la population ne se plaint guère? Toujours lors du vote de
la LSI, Jean-Christophe Lagarde (député UDF) déclarait à l’Assemblée
Nationale: «/A l’origine, le groupe UDF souhaitait déposer un amendement
tendant à étendre le FNAEG à l’ensemble de la population. (...) Nous
avons cependant renoncé au dépôt d’un tel amendement car nous ne
disposons pas aujourd’hui des moyens - financiers et autres -
nécessaires. Mais je souhaite que le Gouvernement y réfléchisse pour
l’avenir/.» (19).

*Fichier génétique, carte d’identité* : au début réservés à des
populations «marginales» (pédophiles, terroristes, récidivistes,
étrangers,…), ces dispositifs s’étendent en quelques années à l’ensemble
des crimes et délits et, pour finir, à l’ensemble de la population. Ceci
malgré toute l’attention des commissions d’éthique et autres conférences
de citoyens. Il en sera sans doute de même pour les puces RFID
sous-cutanées.

*Vous rappelez-vous de William Harwin*, ce chercheur cité au début qui
se voulait rassurant en nous expliquant que «des /puces de repérage
similaires sont déjà utilisées de manière intensive sur les animaux et
le bétail/» ? Je voudrais vous présenter un des ses collègues du
département de cybernétique de l’Université de Reading : Kevin Warwick.
Il s’est lui-même fait implanter, en 1998 et 2002, des puces sous la
peau, pour qu’à son approche certaines portes s’ouvrent et que la
lumière s’allume. Son épouse s’étant fait elle aussi implanter une puce,
les deux tourtereaux échangent maintenant leurs émotions
électroniquement. Et il affirme /«[qu’] à long terme cette technologie
permettra de communiquer par la pensée. C’est la prochaine étape de
l’évolution. Les puces implantées vont améliorer l’homme et augmenter
ses capacités. (…) Je pense qu’il y aura un monde à deux vitesses, avec
une sorte de sous-espèce : ceux qui n’auront pas ce type d’implants
seront laissés pour compte/» (20). Un monde à deux vitesses qui fait
terriblement penser à l’effrayant «Meilleur des Mondes» décrit par
Aldous Huxley (21). Après les eugénistes, voici le mouvement
«transhumaniste», qui prétend dépasser l’espèce humaine. Au lieu de quoi
il va simplement ravaler l’humanité au rang de bétail. Pendant ce temps,
on prend doucement l’habitude de traiter les animaux comme des machines
à viande.

*Alors, que penser de tout cela ?* Pucer les animaux est-il finalement
plus choquant que d’élever des centaines de brebis pour abattre et
manger leurs petits ? Personnellement, je ne mange pas de viande. Je
frissonne déjà quand des gens parlent d’abattre un lapin ou une poule.
Mais ce que j’ai appris cette année, c’est que certains éleveurs font
leur métier de façon plus humaine que d’autres. Connaissent chacune de
leurs bêtes, leur donnent des noms. Sont prêts à arpenter la montagne
pendant des heures plutôt que de se dire qu’ils en ont perdu une. Et se
foutent bien que les brebis bouffées par les loups soient remboursées X
euros. C’est peut-être ça la différence entre «paysan» et «exploitant
agricole». Ces éleveurs-là accepteront-ils de pucer leurs animaux ?

*Le puçage des ovins deviendra obligatoire en janvier 2008*. C’est
mauvais signe pour les paysans, qui se laissent petit à petit imposer
des choses dont on n’a pas besoin (OGM, élevages de poules en batterie,
agriculture intensive…). Et petit à petit le monde agricole disparaît...

*Mais ça signifie surtout que le filet se resserre* autour de moi,
autour de nous. Cette mesure s’ajoute à bien d’autres dispositifs
(technologiques ou administratifs) et au contexte politique et juridique
actuel. C’est une maille de plus dans une société déjà bien quadrillée,
où celles et ceux qui n’ont «rien à se reprocher» se retrouvent tracés,
surveillés, contrôlés comme les pires criminels. Où tout comportement
anormal, tout regroupement collectif, toute initiative subversive est
qualifié de «terroriste». Cette normalisation de la société va-t-elle
dans le sens d’une humanisation ou d’une animalisation ? Les bénéfices
de cette pacification seront-ils pour la population, ou plus sûrement
pour les élites qui gouvernent notre oligarchie ? (22) Sommes-nous prêts
à sacrifier toutes nos libertés pour vivre en sécurité ? Dans ce cas il
faudra arrêter d’employer le mot de démocratie, reconnaître le caractère
totalitaire de ces tendances à la normalisation et nous demander quelle
«sécurité» nous aurons gagné.

Mon oncle Philippe, éleveur de brebis à la retraite, me disait que
*cette «traçabilité», bonne pour le bétail, devient dangereuse utilisée
sur des humains*. Je crois qu’il se trompe : la question à poser n’est
pas celle des usages, mais celle des mondes. Je m’explique. Bien sûr,
toutes ces technologies ont leurs côtés «positifs» et leurs côtés
«négatifs». Mais elles ne sont pas neutres : elles sont indissociables
du monde qui les produit et qu’elles viennent renforcer : le monde
moderne, gouverné par la marchandise. Ici, les sciences et les
techniques servent avant tout à renforcer le pouvoir de la classe
dominante. Elles sont mises au service de la production aliénée et du
contrôle social. Tous les dispositifs qui s’appliquent au bétail
s’appliqueront un jour aux humains, avec pour objectif que le troupeau
humain se comporte /normalement/, et /non librement/. Voulons-nous d’un
monde prêt à pucer les humains?

*Moi je n’en veux pas*. Parce que j’ai des rêves plus grands que cette
vie «/sans frottement, sans arrêts ni incidents, dépourvue de toute
saute d’intensité, (...) [sans] aventures, [sans] rencontres non pl/us»
(23), la seule vie que ce monde nous autorise encore. Une vie qu’on nous
impose, à coups de caméras, de puces RFID, de fichage ADN. Une vie
misérable que nous intériorisons, à force de travail salarié, de
télévision abrutissante, de relations sociales normées. C’est au nom de
mes rêves que je refuse les puces RFID et le monde qui les produit et
qu’elles viennent renforcer.

*Mais comment s’opposer à ce pouvoir diffus ?* Comment savoir à quoi
faire front, à qui, à quel moment ? Il est si facile de se dire qu’on a
déjà tout accepté, alors pourquoi pas ça ? Oh, et puis finalement ce
n’est pas si grave, on s’opposera quand ce sera vraiment dangereux,
/franchement/ totalitaire. Hélas, de nos jours même le totalitarisme
n’est plus franc, tout fout le camp. Mieux vaut donc prendre les devants.

*Nous opposerons-nous quand il faudra faire pucer les enfants à la
naissance ?* Eh non ! Ce ne sera pas plus scandaleux que le fichage ADN
ou le puçage des animaux aujourd’hui, car on s’habitue à tout.

*Il est possible de refuser de pucer ses animaux*, comme d’autres
refusent le prélèvement ADN malgré les poursuites judiciaires (24). Mais
si nous ne réagissons pas, si pour commencer les éleveurs ne réagissent
pas, il y a gros à parier que dans une dizaine d’années ce texte fera
sourire. «Ah bon ? En 2007, tous les humains n’étaient pas pucés?»

Nicolas Bonanni
Janvier 2007
10, rue Yves Farge - 38600 Fontaine - 04.38.02.99.49

Pour Micheline, Marcelline, Gwendoline, Blanquette, Peugeot, Loulou,
Princesse, Marylin, Choupette, Mona et quelques autres.
Et pour Fréderic.

Reproduction libre.

*Notes *

* (1) Nouvelles règles d’identification et d’enregistrement des
ovins de juillet 2005, en application du règlement ovin européen
21/2004 du 17/12/2003.
* (2) Selon le terme du Monde (02/06/2006) à propos des puces RFID.
* (3) «Mille milliards de mouchards», Le Monde, 02/06/2006.
* (4) Lois de 1991 et 1999.
* (5) Sur la traçabilité universelle, lire Pièces et Main d’Oeuvre,
«Nanotechnologies, maxiservitude», L’Esprit Frappeur, 2005.
* (6) Dans le cadre du programme européen IDEA : Identication
Electronique des Animaux d’Elevage.
* (7) Description d’un «Procédé et dispositif de détection
automatisée des chevauchements entre animaux», sur le site de
l’Office Européen des Brevets.
* (8) http://perso.orange.fr/bouledoguefrançais.cdlb/puceelectro.htm
<http://perso.orange.fr/bouledoguefran%C3%A7ais.cdlb/puceelectro.htm>.

* (9) Projets pilotes menés par le Comité de pilotage national de
l’identification électronique (FNO, Office de l’élevage, Ministère
de l’agriculture, Assemblée permanente des Chambres d’agriculture
et Institut de l’élevage) dans 110 élevages, sept centres
d’allotement, un marché et dix abattoirs, pour 110 000 boucles en
2005. Plaquette «L’identification électronique ovine en France»,
disponible sur le site de l’institut de l’élevage,
http://www.inst-elevage.asso.fr/.
* (10) Ken Jones, responsable du projet,
http://www.timesonline.co.uk <http://www.timesonline.co.uk/>,
juillet 2006.
* (11) William Harwin, département de cybernétique de l’université
de Reading, http://www.timesonline.co.uk
<http://www.timesonline.co.uk/>, juillet 2006.
* (12) Le Monde, 17/04/2006.
* (13) Le Monde, 11/04/2006.
* (14) Le Monde, 17/04/2006.
* (15) Politis, 02/11/2006, qui boit les paroles de M. Türk sans
émettre une seule critique sur le rôle de la CNIL.
* (16) Les informations ci-dessus sont tirées de «Histoire de la
carte nationale d’identité» de Pierre Piazza, Odile Laffont, 2004
et de «Du papier à la biométrie. Identifier les individus», sous
la direction de Xavier Crettiez et Pierre Piazza, Presses de
Sciences Po, 2006. On se reportera à ces ouvrages pour une
histoire plus complète.
* (17) Intérieur Magazine, juin 2005.
* (18) Le Monde, 24/11/2006.
* (19) Discussion générale du projet de loi «Sécurité Intérieure»
(LSI) à l’Assemblée Nationale, séance du 16/01/2003.
* (20) Kevin Warwick, Ca m’intéresse, 02/2005.
* (21) Aldous Huxley, «Le Meilleur des Mondes», 1932.
* (22) «Nous ne vivons pas dans des démocraties. Nous ne vivons pas
non plus dans des camps (…). Nous vivons dans des Etats de droit
oligarchiques, c’est-à-dire dans des Etats où le pouvoir de
l’oligarchie est limité par la double reconnaissance de la
souveraineté populaire et des libertés individuelles».
C’est-à-dire un régime où quelques élites politiques et
économiques exercent le pouvoir de «police», tandis que les
mouvements démocratiques doivent constamment se battre pour
conserver ou élargir la sphère de la «politique». Selon Jacques
Rancière, «La haine de la démocratie», La Fabrique Editions, 2005.
* (23) Tract «Détruisons les caméras», Lyon, octobre 2006.
* (24) http://refusadn.free.fr <http://refusadn.free.fr/>.

Baudouin de Menten on 17 janvier 2007




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