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Subject: [actus_l] Le temps des cyberguerres

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3238,36-924253@51-912381,0.html

Entretien avec Athina Karatzogianni, spécialiste des conflits sur le Net
Le temps des cyberguerres
LE MONDE | 16.06.07 | 14h21 • Mis à jour le 17.06.07 | 08h49

Venons-nous d'assister, en Estonie, à la première cyberguerre ?

Des cyberconflits ont été observés dès le milieu des années 1990, mais c'est
la première fois que les infrastructures d'un Etat dans leur globalité, en
l'occurrence celles de l'Estonie, ont été visées durablement par une attaque
Internet orchestrée. D'où l'évocation de "première cyberguerre" ciblant un
pays pionnier du Net, surnommé "e-Stonia". Il est d'ailleurs intéressant de
noter que ce pays doit accueillir, en 2008, le nouveau centre de l'OTAN pour
contrer le cyberterrorisme !


LE CAS ESTONIEN

26 AVRIL.
Le déplacement de la statue d'un héros de l'armée soviétique symbolisant la
libération de l'Estonie en 1944 provoque des émeutes.

29 AVRIL.
Début des cyberattaques vers les serveurs d'institutions publiques et privées
estoniennes - ministères, banques... - en les bloquant par "saturation" : des
millions de faux messages sont envoyés sur des serveurs mails, des millions de
requêtes sur des serveurs Web.

Pour réussir cette manoeuvre, les pirates ont, aux Etats-Unis, au Pérou, en
Chine ou encore Vietnam, pris le contrôle d'ordinateurs à l'insu de leurs
propriétaires ou ont loué des serveurs à des prestataires peu scrupuleux. Ils
ont ainsi constitué un réseau clandestin et éphémère de 1 million
d'ordinateurs qui a permis des attaques simultanées de sources multiples. Une
technique désormais classique.

8 ET 9 MAI
. Attaques les plus massives, (certaines ont duré plus de dix heures), le jour
de "la grande fête patriotique" où la Russie célèbre la victoire de 1945.

SUR INTERNET

Think tank américain sur les cyberconflits. WWW.CYBERCONFLICT.ORG/

À LIRE

The Politics of Cyberconflict d'Athina Karatzogianni (Routledge 2006).


Rentrons-nous dans le siècle des cyberconflits ?

Leur nombre va, en effet, être en constante augmentation, d'autant plus que
les pays, de plus en plus connectés, vont accroître leur vulnérabilité sans en
être forcément conscients.

Pour autant, il faut garder le sens de la mesure. Avec humour, une lettre
spécialisée, la Crypt Newsletter, écrit que "ce qui est magnifique avec la
cyberguerre secrète, c'est qu'elle peut être ce que chacun veut qu'elle soit".
Certains incidents rapportés par des médias n'ont pas été vérifiés. Des
alertes suscitent le doute car elles sont lancées soit par des groupes qui
peuvent bénéficier directement de dépenses publiques destinées à combattre
cette menace, soit par des sociétés qui vendent des services de sécurité
informatique.

Y a-t-il une typologie des cyberconflits ?
Empiriquement, on peut en distinguer de deux sortes, même si ce sont des
affrontements complexes, dont les acteurs ont des contours et des
revendications parfois assez flous. Jusqu'à présent, nous avons observé des
cyberconflits dits "sociopolitiques", déclenchés par des groupes militants
comme les mouvements antimondialistes ou antiguerre qui organisent bien plus
rapidement leur lutte par Internet et piratent des sites institutionnels ou
d'entreprises. Il existe aussi des cyberconflits dits "ethnoreligieux",
souvent la prolongation dans le cyberespace de conflits réels comme au Kosovo,
ou entre Israéliens et Palestiniens, Indiens et Pakistanais, Taïwanais et
Chinois. Il s'agit alors de pirater les sites ennemis, de créer des sites de
propagande... Ces groupes utilisent alors l'Internet, non pas pour recadrer le
débat, mais comme une arme, dans une méthode analogue à la guerre des pierres.
Internet, moyen peu onéreux et facile d'utilisation, permet à ces acteurs
d'atteindre un niveau d'influence qui leur était jusqu'à présent refusé ou
inaccessible.

Quelle leçon pour l'avenir pouvons-nous tirer de l'événement estonien ?
C'est un signal d'alarme. L'échelle du cyberconflit estonien souligne la
déficience de la communauté internationale à savoir définir les cyberconflits
et réagir rapidement lorsqu'un Etat est visé. Que ces attaques massives aient
été menées par le gouvernement russe, par des communautés de la diaspora russe
ou, plus probablement, par des Russes vivant en Estonie, force est de
constater que l'OTAN ne définit pas encore les attaques électroniques comme
des actions militaires. Malgré l'importance de cet assaut, l'OTAN n'a fait
qu'envoyer des experts pour comprendre ce qui s'était passé. Il faudra
peut-être un plus gros Pearl Harbor électronique pour que les cyberconflits et
leurs futures implications soient pris en considération.

Les Américains semblent, eux, prendre très au sérieux la menace et redoutent
une attaque qui paralyserait leur économie. Est-ce crédible ? Une crise des
réseaux d'information perturberait gravement les marchés financiers, les
systèmes bancaires, le contrôle aérien ou les services d'urgence. Selon un
représentant républicain, un réseau terroriste aurait déjà testé les
infrastructures électroniques de sociétés dans l'eau, l'énergie et les
télécommunications.

Le contenu du cyberarsenal américain est un secret aussi bien gardé que les
capacités nucléaires. Mais de nombreux comités ont été créés. Le plus
important est le National Information and Protection Center, qui regroupe des
agents du FBI, des militaires et des spécialistes de la sécurité nationale.
D'autres comités regroupent des spécialistes du monde de l'entreprise et des
affaires. L'un des dirigeants de la lutte contre la cybercriminalité, le major
général James David Bryan, a décrit les trois missions principales à assumer :
tester des cyberarmes pour mieux comprendre leur impact, ne pas les traiter
comme une entité séparée, mais les inclure dans l'arsenal global de défense,
former un cadre professionnel des cyberguerriers militaires.

Un tel zèle peut s'expliquer alors que la Corée du Nord, par exemple,
"produit" chaque année 100 cybercriminels et que, selon le FBI, près de 90 %
des entreprises et des agences gouvernementales ont été la cible d'attaques en
2002. Les autorités craignent que des cyberterroristes soient, demain,
soutenus par des Etats voyous. Ou qu'ils lancent, à partir d'origines
multiples, une attaque convergente sur une cible, remplaçant le mode
classique : en une vague, à partir d'un point unique.

On voit que, depuis le 11-Septembre, les Etats-Unis sont rentrés dans un mode
répressif très binaire, qui divise le monde entre "eux" et "nous" et dont une
des conséquences est une érosion des droits civils. Il reste encore à
convaincre l'opinion de la nécessité d'actions intrusives des autorités pour
assurer la sécurité nationale face aux cyberconflits. Peut-être si le pays est
victime d'un événement à l'estonienne.

L'Europe est-elle préparée ?

L'Europe s'est jusqu'ici plus intéressée aux contenus Internet relatifs à la
propagande néonazie, à la pédophilie, à la fraude électronique... Les choses
pourraient changer après ce qui vient de se dérouler.

Peut-on évaluer la menace que représente Al-Qaida ?
Le réseau terroriste s'accommode évidemment bien d'un réseau de communication
sans frontière. Il l'a utilisé comme outil de mobilisation avant le
11-Septembre, et encore plus après la destruction de ses cellules en
Afghanistan, au Pakistan et en Arabie saoudite. Internet est, pour Al-Qaida,
un moyen de recrutement et d'entraînement, un outil de propagande ainsi qu'une
arme pour perturber les opérations financières ou pour voler des données.
Al-Qaida, acteur à caractère ethnoreligieux, dont l'idéologie ne repose pas
sur une identité nationale, est un cas unique pour ce qui est de l'utilisation
des ressources offertes par le Web. Selon le récent avertissement lancé par un
élu républicain américain, il y a 50 % de chances que le prochain attentat
d'Al-Qaida sur les Etats-Unis inclue une cyberattaque.

Propos recueillis par Laure Belot et Jean-Pierre Stroobants
Article paru dans l'édition du 17.06.07


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