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[actus_l] Google + DoubleClick = libertés en danger, par Alain Weber: msg#00003

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Subject: [actus_l] Google + DoubleClick = libertés en danger, par Alain Weber

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-916731,0.html

Point de vue
Google + DoubleClick = libertés en danger, par Alain Weber
LE MONDE | 30.05.07 | 13h55 ? Mis à jour le 30.05.07 | 13h55

Vous vous promenez dans la ville. Vous vous arrêtez à une place ombragée. Vous
vous asseyez sur un banc. Vous vous relevez quelques instants plus tard,
poursuivez votre chemin et vos recherches déambulatoires dans ces ruelles
accueillantes. Vous n'êtes pas un terroriste ; vous n'êtes recherché par aucune
police, par aucun juge, par aucun créancier. Vous ne pouvez pas vous imaginer un
instant de raison que vous êtes épié, que l'on note précieusement vos
déplacements, que l'on conserve leur trace. Et vous avez raison. Personne n'a
qualité ni autorité pour vous espionner et conserver en mémoire vos
déambulations. Personne, sauf Google : Google, ce mastodonte économique,
premier moteur de recherche sur Internet.


Ainsi, en effet, lorsque vous vous promenez sur Internet et cherchez quelque
chose - en d'autres termes, lorsque vous formulez une requête sur le Web et que
vous utilisez le moteur de recherche Google -, les informations, directement ou
indirectement personnelles vous concernant, à savoir l'identification de votre
ordinateur sur le réseau (son adresse IP), les sites que vous avez cherchés
(les URL, c'est-à-dire les pages que vous avez pointées), le type et la langue
du navigateur que vous utilisez, la date et l'heure de votre connexion sont
collectés et conservés par Google.

Lorsque vous utilisez différents services de Google, dont la liste ne cesse de
s'allonger au fil du temps, par exemple : Google Desktop (l'indexation de tous
vos fichiers, e-mails, musiques, photos, stockés sur votre ordinateur), Google
Maps (toutes vos requêtes d'adresses, de parcours), Google Vidéo/YouTube (les
vidéos que vous avez visionnées), toutes ces données peuvent être "combinées
entre elles", comme l'annonce pudiquement Google sur son site, "dans le but
d'en rendre l'utilisation plus agréable et, le cas échéant, de proposer des
contenus personnalisés".

Ah, nous y voilà ! Toujours les mêmes arguments : la facilitation de la vie -
c'est l'argument qu'avait utilisé le ministère de l'intérieur lorsqu'il
cherchait à faire passer en force la carte nationale d'identité électronique
(INES) contenant des éléments biométriques, projet liberticide heureusement
ajourné - et la fourniture de propositions ciblées, comme si vous étiez un
incapable majeur impuissant à formuler vous-même vos propres demandes et qu'il
faille anticiper vos attentes.

Comprenez bien : parce que vous vous êtes promené une seule fois à la tour
Eiffel ou rue des Abbesses, "Big Brother Google" se croit autorisé à noter
cette information, à la conserver, et demain vous fournira des propositions
ciblées en relation avec vos déambulations, quel que soit le caractère
solitaire et intime de ces balades personnelles. Au cours de votre promenade,
vous vous êtes arrêté dans une librairie. C'est une librairie comme vous les
aimez, pleine d'ouvrages magnifiques : votre regard vagabonde sur les jaquettes
des livres, caresse les titres, vous vous arrêtez sur l'un d'eux. Vous saisissez
l'ouvrage, vous l'ouvrez au hasard, vous lisez quelques lignes ; vous le
reposez. Vous en prenez un autre, vous le feuilletez. La nostalgie qui vous
avait assailli au premier, par le réveil d'un souvenir aigu, fait place à une
franche curiosité. Celui-ci, vous l'achetez.

Pourriez-vous imaginer un instant de raison que le libraire vous ait épié et ait
enregistré le moindre de vos battements de cils, noté sur un registre chaque
livre par votre regard caressé, chaque page par votre main tournée ? Non, bien
sûr.Et pourtant, si vous avez visité cette librairie sur Internet, il y a de
très fortes chances que DoubleClick - société de droit américain - ait
enregistré le moindre de vos gestes, chacune de vos décisions ou de vos
abstentions. La firme DoubleClick est la société leader sur le marché de la
publicité sur le Web. Elle touche 80 % à 85 % des internautes. Quand un
internaute clique sur un bandeau publicitaire, DoubleClick lui attribue un
numéro particulier et enregistre ce numéro dans un "cookie". Ce cookie, de type
persistant, est déposé sur le disque dur de votre ordinateur et sera interrogé
lors d'une prochaine session.

Lorsque vous cliquerez sur une autre publicité gérée par DoubleClick, ce cookie
et sa technologie DART (Dynamic Advertising Reporting and Targeting)
permettront à DoubleClick d'enregistrer l'information, constituant ainsi un
début de profilage de votre personnalité par le biais de vos centres d'intérêt.
DoubleClick sera alors en mesure de proposer à sa clientèle d'annonceurs des
fichiers d'internautes profilés, riches en précisions sur leurs comportements :
consommation, santé, sexualité, comportements sociaux, centres d'intérêt, etc.

L'EPIC (Electronic Privacy Information Center), organisation de défense des
droits de l'homme basée à Washington, avait porté plainte contre DoubleClick en
février 2000 auprès de la Federal Trade Commission (l'équivalent du Conseil de
la concurrence) pour pratiques illégales concernant les collectes
d'informations sur les internautes aboutissant à leur profilage. DoubleClick
s'était alors engagé à modifier ses pratiques. Aujourd'hui, il faut être
conscient que, sur Internet, après avoir été pris en charge par Google pendant
vos recherches, vous tombez entre les mains de DoubleClick quand vous avez
enfin trouvé ce que vous cherchiez.

Cette situation, déjà très critique au regard de la protection des données
personnelles et du respect de la vie privée, va bientôt changer. En effet,
Google vient d'acquérir DoubleClick. Cette acquisition, pour la somme de 3,1
milliards de dollars, révèle l'intérêt stratégique pour Google de récupérer les
fichiers et les activités de DoubleClick. Google accède ainsi à une population
de 1,1 milliard de personnes dans le monde.

Ainsi, Google accompagnera - traquera ? - l'internaute de bout en bout de sa
navigation sur Internet. Or, qu'y a-t-il de plus intime qu'une promenade, une
recherche, nos choix, nos centres d'intérêt ? Quelle dette avons-nous
contractée et en quoi sommes-nous ses débiteurs pour qu'une société commerciale
se croie autorisée à collecter, conserver, exploiter ces trésors d'intimité ?
Les données sont conservées vingt-quatre mois par DoubleClick, et indéfiniment
par Google, qui vient de décider, en mars, de procéder à l'anonymisation des
données au bout de dix-huit à vingt-quatre mois.

Mais Google, qui exploite la technique la plus novatrice pour tracer les
internautes, utilise une technique obsolète, vieille de dix ans, pour
l'anonymisation des données personnelles, ce qui peut faire douter de sa bonne
volonté dans ce domaine.

Ce ne sont pas les déclarations lénifiantes de Google dans ces colonnes qui
peuvent rassurer, ni le fait que Google ait adhéré au programme Safe Harbour.
En effet, on ne peut se donner quitus à soi-même, comme tente de le faire
Google concernant le respect de la vie privée. Et l'accord de Safe Harbour
convenu entre l'Union européenne (UE) et les Etats- Unis - permettant aux
entreprises hors UE d'adhérer à une charte aux termes de laquelle elles
s'engagent à respecter les standards européens pour la protection des données
personnelles - n'est qu'une disposition cache-sexe résultant d'un compromis
entre l'UE et les Etats-Unis pour masquer la faiblesse de l'Union européenne
face à la toute-puissance américaine.

L'EPIC, le CDD (Center for Digital Democracy), l'US PIRG (US Public Interest
Research Group) viennent de déposer plainte concernant le rapprochement de
Google et de DoubleClick devant la Federal Trade Commission. C'est salutaire,
mais pas suffisant.

Google a montré - dans le cadre du pillage des articles de presse que Google a
cru pouvoir pratiquer - qu'il savait opposer une sourde inertie à des
revendications légitimes.

Il faut quelque chose de plus puissant, un message clair et brutal qui puisse
chatouiller le talon d'Achille du mastodonte : je parle ici de la confiance. Il
faut que les internautes retirent leur confiance à Google, et boycottent Google
si ce projet d'acquisition de DoubleClick va à son terme. Sinon, ce sont nos
libertés de citoyens, nos secrets, notre anonymat, notre liberté de choix qui
seront définitivement bafoués. On ne sera alors plus que de petites mouches
face à Google, gigantesque araignée désormais maîtresse de sa Toile.
Alain Weber est avocat.

Article paru dans l'édition du 31.05.07.

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